Jeudi 26 avril 2012
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Etrange, et douloureusement beau roman, que le dernier livre de Jean-Luc
Seigle, au titre si limpide : En vieillissant les hommes pleurent. Nous sommes en 1961. Nous sommes, oui, et non nous étions : le romancier a ce talent, précieux entre tous, de
composer au présent le temps passé. Seigle nous conduit dans cette année 1961, il nous emmène dans cet ailleurs de la mémoire vive : c’était au millénaire dernier. C’était hier ?
C’était il y a mille ans.
En ce temps-là, c’était la guerre en
Algérie. La France coloniale, celle de Jules Ferry devenue celle de Guy Mollet, menait son ultime combat pour les derniers arpents de l’empire. On rendrait l’Algérie à elle-même, et à d’autres
malheurs à venir. En ce temps-là, des gamins du Cantal, des Cévennes et de la Seine Inférieure s’en allaient tenter de sauver leur peau sous le soleil de l’Algérie. Qui peut le croire ? Pas
les gamins d’aujourd’hui, qui pianotent sur leur Play Station ou regardent Fast and furious.
Jean-Luc Seigle a la mémoire de ce
temps-là : c’était un temps déraisonnable. Henri, le fils aîné est parti soldat. Quand un soldat s’en va en guerre il a sa mère restée au pays, qui l’attend, et lui écrit. Suzanne est une
mère : elle écrit à son Henri de fils. Elle a un mari, Albert, et un autre fils, Gilles. Elle attend Henri. C’est tout. C’est la vie.
Le roman est l’histoire de cette
liaison : une mère et son fils. Avec la guerre entre eux. Nous sommes en 1961. Jean-Luc Seigle nous conduit, avec la patience d’un paysan qui prend le temps, dans les travaux et les jours de
cette année-là. Il tisse le temps, il le file : c’est un monde qui meurt, et un autre qui naît. La télévision va faire son entrée dans la maison d’Albert et Suzanne Chassaing : le
présent invente les temps modernes, et sur l’écran tâtonnant de leurs attentes, il y aura les images du fils, là-bas, dans l’Algérie de tous les dangers.
Roman-mémoire, roman-chronique :
Michelet voulait de l’historien qu’il nous livre une « résurrection intégrale du passé », et Seigle a retenu que la Littérature, avec sa grande Aile, se devait de faire resurgir
l’Histoire, avec sa grande Hache. Guerre au-delà de la Méditerranée, drame en-deçà : Albert est cet homme brisé, enfant des héros de 14-18, et acteur de la débâcle de 40. Les guerres sont au
rendez-vous de son histoire, et de sa mémoire en abyme : mort, où est ta victoire, dans cet art inhumain de la guerre ? L’époque est sortie de ses gonds, et Albert s’allongera au lit de
la rivière.
Reste l’autre, le fils cadet, Gilles,
celui qui est différent, celui qui découvre Balzac. En 1961, Gilles lit Eugénie Grandet. Est-il rien de plus intempestif, de plus inactuel ? Gilles est dans son temps à lui, celui du
roman. Et Seigle de nous inventer, par la magie de ce contrepoint, à penser non seulement l’histoire, mais les romans qui la mettent en scène : car soudain, les aventures d’Eugénie se
mettent à nouer un étonnant jeu de miroir avec la réalité des autres personnages. Et à tisser le plus subtil des fils de ce roman si riche en échos : c’est toute la question de la filiation
que le roman de Seigle vient explorer.
Malaise dans la filiation, comme dans la
civilisation : de qui, de quoi héritons-nous ? que transmettons-nous, et à qui, et comment ? Le roman pose toutes ces questions, sans jamais les inscrire dans la brutalité d’une
thèse. Est-ce ainsi que les hommes pleurent ? En vieillissant, les hommes meurent. Aussi. Et ils écrivent : les hommes meurent, les œuvres demeurent. Tu seras un écrivain, mon
fils.
Lisez ce beau livre, que l’analyse ne
saurait épuiser. Qui n’a jamais voulu essayer de dessiner le passé ? Lui donner force et forme, couleurs et contours. C’est un rêve immodeste et fou. Rêve d’écrivain. Seigle l’a fait.
Frank LANOT